LE GRENIER DES MYSTÈRES

La dame dans le cadre


Les biens les plus raffinés, les endroits les plus somptueux, une instruction des plus poussées, des privilèges à n’en plus savoir où donner de la tête… Toutes ces douceurs avaient été accordées à Abigail Hawkeshire dès sa naissance. Qu’est-ce que la vie pouvait offrir de plus lorsque l’on était l’unique héritière d’une longue lignée aristocratique?


Cette histoire débute comme beaucoup d’autres. Tristement, irrévocablement. 



Dans le village de son enfance, on disait de la jeune femme qu’elle était un rayon de soleil, brillante tant par son esprit que sa bonté envers autrui. Il était tout à fait étonnant de lui constater d’aussi charmantes qualités quand on connaissait ses parents, qui eux, présentaient nettement moins de grandeur d’âme.

D’un naturel indépendant, Abigail habitait seule le Manoir des érables, la demeure que son père lui avait léguée. Elle avait toujours repoussé ses prétendants et son mariage. Ils n’étaient pas ce à quoi elle aspirait. Mais elle arrivait à un âge où il devenait inconvenant pour une lady respectable de demeurer sans époux. Ses parents, qui portaient sur leurs visages leurs caractères, avaient une vision, comme beaucoup d’autres de leur rang: très étriquée. On devait faire les choses pour le bien commun, pour la famille, pour le nom, pour les richesses, pour le pouvoir. Mais surtout pour eux-même.
Après les nombreux partis qu’elle avait éconduits, on ne lui laissa guère le choix. Elle devrait épouser Lord Cavendish, un lointain cousin. Une aubaine inestimable pour pérenniser le sang et continuer d’asseoir leur domination sur leurs terres respectives. Quelle chance, quel bonheur que l’homme fût toujours un parti à prendre !

On ne demanda plus à aucun moment l’avis d’Abigail. Elle protesta mais personne ne l’entendait. C’était comme ça et pas autrement. Quand on est une lady, on se doit de faire ce qu’il faut.

L’amour ?

Oui.

Voilà ce qui lui était interdit.

La chaleur, le soutien, l’harmonie… Ce serait pour une autre vie.
Jamais elle ne pourrait l’aimer. Jamais elle ne pourrait ne serait-ce que ressentir le moindre sentiment de sympathie envers ce futur époux. Jamais elle ne le pourrait…

La peur.

C’était cette émotion qui l’habitait. 

Car il ne fallait jamais oublier : Les apparences ne peuvent être que ce qu’elles sont.


Lord Cavendish n’avait pas la meilleure des presses. Il était perfide, violent. Personne ne trouvait grâce à ses yeux.
Des bruits couraient. Le Lord avait fréquenté des femmes dans des auberges feutrées de sa ville. Et toutes avaient disparu de la même manière. On les voyait s’éclipser tard le soir avec lui et, alors que les tavernes se vidaient, on ne voyait plus jamais leurs jupons virevolter.

Personne ne le formulait à haute voix mais tout le monde pensait, savait, le Lord coupable. Mais que valait la vie de femmes si insignifiantes ? Qui pouvait se targuer d’avancer de tels propos quand on vivait une vie misérable dont l’équilibre était si précaire ?

La famille Cavendish fermait les yeux: si on ne disait rien, si on faisait comme si cela n’existait pas, cela n’existait tout simplement pas.

Une colère, une révolte, s’éveilla progressivement dans le cœur d’Abigail. Elle était seule. Elle n’avait aucun ami, aucun membre de sa famille sur qui compter. Les jours s’écoulaient dangereusement et compendieusement, la rapprochant toujours un peu plus du jour fatidique où le Lord viendrait la rejoindre.

Il fallait trouver une solution.


Sa marge de manœuvre était si restreinte. Ses parents contrôlaient tout.

Elle aurait pu fuir. Mais où aller? Malgré son éducation et les connaissances qu’elle avait, elle était aussi consciente de la réalité des faits. Sans argent, elle finirait comme la majorité des jeunes femmes sans nom et sans héritage : saoule et au fond d’une chambre.

Puis, elle repensa aux histoires que sa nourrice lui racontait lorsqu’elle était enfant. Des sornettes qui ne faisaient qu’embrumer son esprit, d’après ses parents; bien que le terme “géniteurs” fût plus approprié.

Elle osait à peine croire le geste qu’elle s’apprêtait à faire. Et pourtant, en son for intérieur, elle savait que c’était ce qu’elle devait tenter, aussi absurde que cela puisse paraître. Elle était décidée. Si son entreprise fonctionnait, plus aucun retour ne serait possible.
Si personne ne pouvait la sauver; si les êtres de son propre sang considéraient si peu sa vie; si seules les richesses, les domaines, la descendance comptaient au détriment de sa propre existence; elle ne se plierait pas aussi docilement au destin qui lui était réservé.

Un matin pluvieux, alors que le brouillard épais tardait à se lever, elle se rendit dans l’un des villages avoisinant, dans une librairie miteuse qui ne voyait que peu de monde passer. Elle y dégota un vieux grimoire, un recueil de magie noire. Elle le ramena discrètement, faisant passer le bouquin pour un roman d’amour.
Un roman d’amour…

Puis…

Lorsque plus un seul bruit, un seul souffle de vie, ne se fit entendre, elle descendit dans la cave et débuta l’incantation.

Elle serait maudite.
Elle ne pourrait plus jamais avoir de descendance.
Par ce geste elle maudissait toute sa famille.

Les jours suivants se déroulèrent dans le calme le plus habituel qu’il soit.

Puis…

Il arriva au manoir.
Les jours, les semaines, puis les mois s’enchaînèrent douloureusement. Le Lord souffrait d’un tempérament lunatique. Il était imprévisible. Et naturellement, ce fût Abigail qui en faisait les frais.
Pouvait-on trouver plus terrifiant que de ne jamais savoir à quel moment il allait exploser ? Un sourire pouvait se transformer, en une fraction de seconde, en un rictus de haine. Une conversation des plus posées, des plus anodines, pouvait se transformer en crise de rage.
On ne dit pas non à un homme à qui on a jamais demandé quelconque résignation.
Sa noirceur n’en était que plus terrible car aucun repos n’était possible, il fallait rester chaque instant sur le qui-vive.

Tout allait de mal en pis. L’approche d’un important voyage d’affaires le rendait encore plus irascible et colérique. En effet, le ventre de sa femme ne s’arrondissait pas et il perdait patience. Cette honte, cette impuissante, le rendait incontrôlable.

Lady Cavendish savait que ses jours étaient comptés. Mais une forme d’indolence s’était progressivement emparée d’elle depuis le jour de sa malédiction. Il faisait de plus en plus froid.

Malgré tout, elle vit dans le départ du Lord une occasion de s’extirper de cette condition.
Tout devait s’arrêter.


Alors, la veille de son départ, en pleine nuit…

Lorsque plus un seul bruit, un seul souffle de vie ne se fit entendre, elle descendit dans la cave et débuta une nouvelle incantation.

Il serait maudit.
Il serait condamné à une vie immortelle dans laquelle il ne pourrait plus ressentir aucune sensation, exceptées celle de la faim et de la soif. Il serait emmuré dans le lieu le plus reculé, le plus profond du manoir.
Par ce geste, elle protégeait les quelques années qui lui restaient de sa déplorable vie, et par-dessus tout, elle protégeait toutes les femmes qui lui auraient succédé.
Personne ne méritait un tel sort.

Au petit matin, tout le personnel de maison pensait que Lord Cavendish était parti aux aurores, sans crier gare. Il ne rendait jamais de compte à qui que ce soit, alors pourquoi l’aurait-il fait ce jour-là ?

Le Lord ne revint jamais.


Personne ne pleura sa disparition.
La maison respirait à nouveau.
Pour combien de temps ?

Lady Cavendish continua sa vie à donner le change, à inviter les dames et messieurs de son rang.

Cependant, une gêne s’installait. Une présence qu’elle ne remarquait que par intermittence, du coin de l’œil, et dont elle ne pouvait définir la nature.
Elle n’était plus seule.
L’Ombre s’installait.

Les années s’écoulèrent, et trente longues, interminables, années plus tard: aucune ride, aucune marque, n’avait sillonné son visage.
C’était si étrange. 

Mais ne vous méprenez pas.

Les apparences ne peuvent être que ce qu’elles sont.

L’opulence et la jeunesse n’étaient que des façades, ô combien séduisantes et pourtant si viciées.

Chaque jour qui s’était écoulé avait été un peu plus lourd. Son Ombre avait commencé à la tourmenter. Elle saturait son espace jusqu’à l’air qui pénétrait ses poumons, la consumait de l’intérieur, s’en nourrissait, l’épuisait.
Les lieux en avaient également pâti. Tous les érables, autrefois si beaux, si flamboyants en automne, revêtaient à présent de permanents habits d’hiver. Plus aucune plante, plus aucune fleur ne poussait sur le domaine.
Une fois la nuit tombée, lorsque le manoir se drapait de silence, en tendant l’oreille, on pouvait percevoir des cris rauques, des cognements étouffés. Ce vacarme la ramenait sans relâche à ce qu’elle avait fait. Le manque de sommeil était pénible à supporter.
Lady Cavendish, devenue insomniaque, occupait ces moments de perdition en lisant tous les livres qu’elle pouvait, tous les livres qui lui consentaient quelques instants d’évasion, de rêverie. Une multitude de vies, de choix, et de chemins qu’elle n’aurait jamais plus l’occasion d’emprunter.
Néanmoins, tous ses efforts se soldaient par des échecs. Immanquablement, l’Ombre se rappelait à elle, chaque fois plus violemment que la précédente.

Durant ces heures de ténèbres, il n’était pas rare de retrouver les domestiques dans les cuisines. Ils venaient s’y rassembler, s’y réfugier pour ne pas faire face seuls à l’obscurité. Ils devenaient anxieux et sentaient comme une force invisible étreindre leurs poitrines.

Puis, il arriva un moment où, comme d’un commun accord, les domestiques désertèrent petit à petit les lieux.

Lady Cavendish payait sa délivrance, et celle de bien d’autres, au prix d’un fardeau des plus austères, teinté d’isolement, de solitude.
Les rumeurs circulaient vite, et les gens qui se vantaient d’être ses plus fidèles proches venaient de moins en moins lui rendre visite. Tout était devenu trop lugubre.

Seule une domestique était restée. Il s’agissait de Tamara, la fille de la défunte nourrice d’Abigail. Les deux femmes demeuraient depuis toujours très distantes l’une de l’autre. Mais le sens du devoir poussait Tamara à maintenir son service car il fallait perpétuer la mémoire de sa mère qui avait aimé et élevé Abigail comme son deuxième enfant. Malgré tout, elle rentrait chez elle tous les soirs après son travail. Rester sur place était une épreuve qu’elle ne pouvait s’infliger.


Une nuit, alors que le ciel était dégagé et que les étoiles scintillaient, la maîtresse des lieux connut, contre toute attente, une accalmie.
Elle reprit son souffle, apaisée.

Puis…

Lorsque plus un seul bruit, un seul souffle de vie, ne se fit entendre, Lady Cavendish disparut.

Le châtiment avait bien assez duré. La rançon exigée par la magie avait été réglée.
L’Ombre avait été accueillie comme une vieille amie et l’avait emportée. Il était temps pour elle de se reposer et de renouer avec celle qu’elle avait un jour été.
Abigail Hawkeshire.


Le lendemain matin, la domestique la chercha partout. Seul son écho lui répondait. Elle ne trouva qu’un cadre représentant sa maîtresse de profil, auréolée d’une ombre.

Le manoir fut délaissé, abandonné. Plus personne de la famille ne souhaitait s’approcher du domaine. On disait que la seule évocation de son nom portait malheur. Il fût oublié.

C’est au milieu du XX ème siècle qu’on rouvrît la bâtisse et qu’on mît en vente tous les biens. Du moins ce qu’il en restait. 


Yvette Tempête, globe-trotteuse et grande collectionneuse de curiosités, d’objets singuliers, trouva chez un antiquaire un somptueux portrait d’une belle femme noble se détachant d’une forme sombre. Elle fût immédiatement charmée par cette toile et l’obtint pour une bouchée de pain, sans pour autant en connaître l’histoire.
La seule chose qu’elle racontait à ses petits-enfants était qu’une aura de protection s’en dégageait et que la lumière émanant de la lucarne du grenier accentuait la douceur et l’air serein de la Dame dans le Cadre.

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